Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le défi des textes de philosophie et de leurs commentaires
  • Le défi des textes de philosophie et de leurs commentaires
  • : Promouvoir le caractère vérifiable de ce qui peut être dit
  • Contact

Profil

  • DéfiTexte
  • Auteurs étudiés en ce moment : Frege, Ecrits logiques et philosophiques ; Husserl, Recherches logiques ; Wittgenstein, Remarques philosophiques ; Aristote, Métaphysique.

Recherche

Archives

11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 19:08

Je suis allé voir si la tension d’être que je lis chez Heidegger est chrétienne – ou si le texte de Job dans la Bible tel que je l’ai parcouru pouvait être chrétien effectivement. Car il y a de l’être heideggérien en Job mais pas de dévouement. L’enjeu du Dasein touche à la vie vivante : aimer la tension nous donne un sentiment d’exister qui s’ajoute à celui de la vie c’est-à-dire aux variations d’activités et de productions. Proprement, l’expérience de Job est celle d’une permanence d’existence dans une vie mouvementée.

**

Dieu fait souffrir Job pour tester sa fidélité dans tous les cas, le bonheur n’étant qu’un cas. Dieu ne se satisfait ni d’un seul cas, ni des cas banals ; il lui faut encore que la fidélité persévère malgré les extrêmes ; seule la totalité des cas lui convient. Et dans un dialogue entre la fidélité stable à ne pas toucher (1-12, 2-6) et le diable qui parle par les messagers, voyage et fait varier les intérêts, ses amis l’accusent d’iniquité plus de « dix fois » (19-3).

Chapitre 9, verset 22 : Qu'importe après tout ? Car, j'ose le dire, Il détruit l'innocent comme le coupable.

Ainsi, peu importent les biens matériels et affectifs de Job, et peu importe ce que Dieu fait, seul compte l’acte de l’absolue fidélité. Et à la fin, sans qu’il ne fasse rien ni n’avoir rien appris, Job est récompensé sur terre par des richesses parce qu’il a résisté à la pression de l’administration judiciaire humaine : parce qu’il a persévéré dans ce qu’il est.

Dans le schéma de l’attachement Job – Dieu, le tiret « – » est ici une fidélité. Or, Job demeure fidèle à ce Dieu qui détruit la famille et fait souffrir l’individu. Job pourrait s’attacher à un autre Dieu que celui dont il fait l’expérience, à l’idée d’un Dieu qui apporte seulement le bonheur. Mais Job demeure attaché à un Dieu autant bon que méchant car le trait de son attachement personnel importe davantage que les variations de Dieu, quoi que Dieu fasse. Job et Dieu valorisent tous deux la permanence tandis que Dieu varie (1-21) entre bonté et méchanceté. Job, lui, ne varie pas (2-3). Son lien est celui auquel Job tient malgré tout : l’amour du lien plutôt que de l’objet lié qui peut varier.

Chapitre 27, verset 4 : Mes lèvres ne prononceront rien d'injuste, Ma langue ne dira rien de faux.

L’amour ici n’est pas celui d’un roi mais l’amour du trait entre Job et son roi. Si l’amour était celui d’un roi plutôt que d’un principe, ses sujets pourraient l’aimer ou le haïr et l’amour varier selon les variations de l’aimé. Job et Dieu tiennent au même amour : celui du lien – et Dieu le reconnaitra. Car l’amour ici n’est pas l’amour de quelque chose mais pur amour de lien : l’amour sans le quelque chose. L’amour divin est celui du lien aimé pour lui-même comme une fonction pour elle-même. L’amour divin est aveugle des objets et des variations mais vision de ce que Job est. Et Dieu voit l’être-lien car il n’a pas « des yeux de chair, il ne voit pas comme un homme » (10-4). Il voit aussi peu ce que Job fait que Job voit ce que Dieu fait : tous les deux considèrent le lien de tension.

Cet attachement absolu tient dans la permanence du trait de liaison malgré la variation de ses modalités, malheur, bonheur, et la variation des causes, Dieu bon ou méchant. Mais le problème est le suivant pour qui tient à la liaison plus qu’à l’objet :

Chapitre 4, verset 5 : Et maintenant qu’il s’agit de toi, tu faiblis ! Maintenant que tu es atteint, tu te troubles !

Car lorsque Job est soumis à l’objet c’est-à-dire aux circonstances qui varient, le lien à la fois physique (« tu faiblis ») et logique (« tu te troubles ») risque de fléchir ! Voilà que l’amour de l’attachement pour lui-même va peut-être céder à l’amour de soi ou de la vie !

Chapitre 4, verset 6 : Ta crainte de Dieu n'est-elle pas ton soutien ? Ton espérance, n'est-ce pas ton intégrité ?

Ton soutien, ta confiance, n’est-ce pas le Dieu que tu crains ? Car ton intégrité, n’est-ce pas le Dieu que tu espères et en qui tu as confiance ? Autrement dit : ton lien ne tient-il pas à ton roi ? L’alternative est celle-là : dépendre de l’objet de ton attachement, ou bien de la force de ton attachement ? Le problème devient l’objet lorsqu’il y a déplacement entre le tiret et l’objet ou entre acte de trait et acte matériel : tu es en piteux état mais tu peux craindre pire encore de Dieu ! Alors que de ce que tu sais déjà, de ta force de caractère, de ton amour du principe relationnel lui-même, tu ne crains rien. À la condition que la valeur soit la fidélité plutôt que la fonction ou l’objet d’attachement.

Mais ceux qui interrogent Job sont des amis qui ne connaissent rien aux tirets car ils voient les objets et les activités : les innocents, les justes (4-7), les labourages, les moissons, les fruits (verset 8). Et ils voient l’objet Dieu plus que la force du tiret : le souffle de Dieu comme un esprit, qui assourdit les autres bruits comme un paravent – et qui juge (9 sqq.). Si Dieu te punit, c’est que tu as mal fait, quoi que tu saches ! Il ne leur vient pas à l’idée que ni les objets ni ce qu’a fait Job ou Dieu n’ont d’importance : que seul compte la force du lien qui persiste malgré tout. Il est donc faux que « L'homme naît pour souffrir, Comme l'étincelle pour voler » (5-7) car l’homme naît autant pour le bonheur – et Dieu qui varie s’intéresse à la persévérance et à l’absolu des relations. Dieu ne juge pas des actions mais teste la force des relations et juge des relations. Or pour eux, Dieu fait des choses grandes et insondables, il protège (9 sqq.) – alors qu’il assure les liens.

Chez Job, l’enjeu n’est pas ce qui se met dans la balance, mais le trait de la balance lui-même :

Chapitre 6, verset 5 : Oh ! s'il était possible de peser ma douleur, Et si toutes mes calamités étaient sur la balance

Car il s’agit de ne se plaindre d’aucun objet, ni de l’herbe tendre (6-5) ni de ce qui est fade (6-6). La Joie et la consolation de Job est l’honneur : la persistance de ce qu’il est malgré toute vicissitude : peu importe ce que Job a fait, l’important est qu’il n’a jamais varié. La persistance de Job dans ce qu’il est, sans contrition, est sa ressource, malgré ses faiblesses. Et « [S]es frères sont perfides comme un torrent » qui se perd car ils interrogent les activités plutôt que la constance. Avec eux, vous n’existez pas vraiment, vous avez horreur de l’angoisse alors que l’angoisse est la valeur de ce trait (21 sqq.). Job dit : vous ai-je demandé de me donner quelque chose ? Vous ai-je demandé de me délivrer, de me racheter, de m’instruire ? Job attend, c’est tout ; son regret, son espoir, sont des variations de l’attente. Mais son attente angoissée et persistante suffit pour qu’il soit juste et innocent.

Chapitre 6, verset 10 : Il me restera du moins une consolation, Une joie dans les maux dont il m'accable : Jamais je n'ai transgressé les ordres du Saint.

Job dit à Dieu qu’il lui est redevable d’une connaissance au prix d’une variation :

Dernier chapitre 42, verset 2 : Je reconnais que tu peux tout, Et que rien ne s'oppose à tes pensées.

Job connait déjà les lois, il n’a rien commis de particulier et ne rajoute aucun dévouement particulier – dans le malheur, il attend, ne fait rien, il reste attaché au lien, que ce lien soit angoisse ou joie, crainte ou espoir. Le dévouement ne serait qu’un lien particulier, contingent et dépendant de l’activité tant que le trait serait une activité : il s’agirait de faire quelque chose pour être attaché. Or l’attachement de Job est sans processus et indépendant de toute activité particulière à rajouter pour le renforcer. Si ce lien n’est ni un objet ni une activité, il est alors une tension, une force avec ses modalités de regret et d’espoir – et un acte de trait. La richesse de Job tient à l’acte du lien : Job persiste, il tient bon même s’il regrette. Dans un autre schéma « je suis – je fais – j’obtiens », la valeur de Job tient à la pauvreté du « je suis » qui est sa richesse pour Dieu, quelle que soit l’industrie ou l’œuvre.

 

Partager cet article

Repost 0
Publié par DéfiTexte - dans Rencontres
commenter cet article

commentaires