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  • Auteurs étudiés en ce moment : Frege, Ecrits logiques et philosophiques ; Husserl, Recherches logiques ; Wittgenstein, Remarques philosophiques ; Aristote, Métaphysique.

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 17:24

D’une part un sophisme provient du déficit logique de la confusion : tous les sophismes reposent sur un manque de distinction. D’autre part, plus large, une expérience de pensée introduit dans le cas ce qu’elle imagine seulement, de même que la mémoire d’une image contient seulement ce que l’œil a bien pu voir par opposition aux infinis détails que la chose à l’origine de l’image en mémoire impose. Par exemple, le physicalisme ouvre l’expérience de pensée du médecin mais distingue cause et raison de bon sens ; le libre arbitre qui pense gagner tout seul contre toute influence mais réintroduit la grâce de la sanction sociale.

L’expérience est affaire de dialogue avec la force des choses, le sophisme est affaire de pensée seule. La pensée introduit des erreurs tout autant qu’elle révèle le mécanisme de l’erreur alors que l’expérience de vie se dresse comme un mur contre lequel la pensée ne peut que fléchir – mais à condition d’aller à sa rencontre. Le sophisme raisonne sur l’impossibilité d’actions qui dans l’expérience réussissent : sur une logique de l’acte qui se distingue d’une logique économique où la loi devient obligation.

L’expérience de pensée introduit artificiellement et personnellement ce que l’expérience de vie force à constater qui s’impose par soi impersonnellement. Si elle procède par confusion elle entre dans le cas plus général des sophismes. Or elle mélange et confond la part personnelle et la part impersonnelle des cas. L’expression « expérience de pensée » est alors une contradiction dans les termes, un non-sens au départ qui juxtapose le « il y a » impersonnel s’imposant par soi avec une proposition personnelle inventée librement. Si elle confond, l’expérience de pensée est donc un sophisme.

Pour le propos, il convient donc de montrer pour quelques sophismes que la confusion implicite correspond à une expérience inventée et inadéquate : comme si une « expérience de pensée » pouvait valoir une expérience de vie (expression tautologique). Comme si lors d’une perception l’intuition pouvait prévaloir durablement sur les sensations.

Le mouton de Gettier

Considérons d’abord l’expérience de pensée de Gettier pour y déceler le sophisme, exagérant l’intuition au détriment de l’équilibre d’un dialogue et se passant la corde au cou.

Voilà l’histoire où l’on met entre parenthèses la complication artificielle et non naturelle que la pensée ajoute. Si de loin je confonds un rocher avec un mouton (et que « il se trouve que » derrière ou à côté de ce rocher il y a un mouton que je ne vois pas) puis si je dis qu’il y a un mouton, je me trompe dans la focalisation – et je ne parle pas du même mouton. L’expression « il se trouve que » donne l’apparence de la force des choses alors que c’est la pensée qui l’introduit artificiellement. Il y a ce que je vois : je me trompe ou pas ; et il y a ou pas ce que l’institution affirme à la pensée en se prenant pour la force des choses. Une expérience de pensée comme celle de Gettier compose l’erreur de perception personnelle et une complication artificielle. Le sophisme de Gettier consiste dans la confusion entre la dimension personnelle et impersonnelle des choses, qui ouvre un monde où ce dialogue n’a pas lieu. Le cas précise que le mouton caché est « derrière ou à côté » selon que l’on devait nécessairement se tromper ou bien que l’on aurait pu ne pas se tromper. Par « institution », nous entendons un type de maître d’école qui impose ce qu’il y a à voir.

Cette expérience de pensée est un sophisme car elle confond en les composant la complication institutionnelle et naturelle, celle qui se pose avec autorité et celle qui se pose par la force des choses. Un protocole garantissant le dialogue entre ce qui se mélange résout le sophisme. Pour démonter cela il suffit de penser à regarder derrière et à côté : il suffit de vérifier, de dialoguer avec les choses, d’être prudent.

L’expérience non-sophistique est associée à un dialogue : pourquoi aujourd’hui oublie-t-on Platon, que contre les sophistes, il dialogue ? Je vois là de nouveau l’impérieuse obligation de lire la philosophie contemporaine à la lumière de la philosophie précédente.

La flèche de Zénon

Le sophisme de la flèche de Zénon d’Élée raconte qu’une flèche parcourt la moitié puis le quart puis le huitième de son trajet donc qu’elle ne touchera jamais sa cible. Cette production de pensée est un sophisme car elle commet l’erreur mathématique de confondre la somme et la limite : 1/2+1/4+1/8 ne donne pas un mais tend vers un c’est-à-dire vers le toucher après un mouvement. D’autre part, cette expérience est contrefaite parce qu’elle confond la complication artificielle et naturelle. Elle confond la flèche avec le pétale de fleur : l’un se pose, l’autre transperce. Il n’a jamais été question dans la réalité non-poétique qu’une flèche se pose par un doux toucher ou un presque-toucher métaphysique. Qu’une flèche touche plutôt que ne transperce est une complication ne pouvant provenir que d’une expérience de pensée inventant n’importe quoi de poétique. En indiquant les deux points essentiels, la distinction non-faite et la complication artificielle ajoutée, nous faisons le tour de la question du lien entre expérience de pensée et sophisme.

Crocodile et Crocodiline

À un crocodile ayant promis à une femme qu’il lui rendrait son fils si elle disait la vérité, elle répondit « tu ne le rendras pas ». « Rendre » cache la distinction entre le processus et l’acte : tant que le crocodile n’accomplit pas l’acte de rendre, tant qu’il est dans le mouvement de rendre, il n’a pas rendu et la femme dit la vérité. Mais au moment de rendre, au moment où ce que la femme dit se trouve faux le crocodile se trouve bloqué, il se retire puis avance de nouveau, pris par une vibration métaphysique autour de la pointe infinitésimale de l’acte. Avant l’acte, le mouvement pendant lequel la femme dit vrai ; au moment de l’acte, l’arrêt car ce que la femme dit disjoncte dans le faux.

Plus exactement, la ruse de la femme s’oppose au sophisme : l’une connait la distinction, l’autre l’ignore. Comme toutes les ruses, sa ruse consiste à complexifier la situation au départ. Par exemple, se cacher, acheter une peau d’ours pour approcher l’ours, faire un compliment pour détourner l’attention. Cette ruse exploite la distinction du divisible et du continu – que le sophisme ignore. Il faut donc lire que la femme dit exactement : « tu ne passeras pas à l’acte de rendre » le problème étant alors résolu parce que l’acte engage le mouvement, pas l’inverse. Car Platon le disait, l’amour ne cherche pas à bloquer métaphysiquement un sophiste mais plutôt à arracher l’enfant des dents d’un prédateur car l’amour maternel connait la distinction.

L’expérience de pensée correspondante au sophisme est ici l’invention d’une situation où un processus est bloqué par l’acte qui survient. Par exemple, « travaille : je te prépare ton salaire » ; un paiement se prépare mais au dernier moment le salaire promis n’est pas versé, peu importe que s’arrête le système entier basé sur la confiance c’est-à-dire la poursuite des cycles. « Tu ne me le rendras pas » signifie « tu es définitivement prédateur » : le prédateur s’arrête au moment où il cesse d’être prédateur au lieu d’accepter l’économie et ses ruptures de cycles. Son être est celui de la tension extrême de la pointe « je rends-je ne rends pas » plutôt que celui de la large tension des cycles « je garde puis je rends ».

L’éternel retour est incompatible avec la vibration d’être des pointes métaphysiques mais compatible avec l’économie et ses longs cycles où les actes ne renversent rien, où les recommencements suivent les actes, où les processus prévalent. L’éternel retour est fait de mouvements sans actes définitifs, où le mouvement est l’acte, où le don et la vie prévalent, où l’acte du recommencement prévaut sur l’acte de la terminaison. L’expérience de pensée d’un acte impossible est artificielle et invraisemblable en comparaison de l’expérience de la vie et de l’économie. La situation de vibration « je donne-je reprends », de pure tension, est une invention de pensée ; sinon, point d’amour.

Le cornu

Le sophisme du cornu dit « ce que vous n’avez pas perdu vous l’avez ; vous n’avez pas perdu de corne, vous avez des cornes ». Il s’agit d’un sophisme car l’enthymème (dont les deux parties sont ici séparées par un point-virgule) confond contradiction et négation. Frege disait que la contradiction est composée d’une pensée et de sa négation tandis que la négation est complétée par une pensée. La contradiction touche l’élément, la négation touche le jugement entier. « Vous n’avez pas perdu, vous avez » est tautologique car « perdre/avoir » est une contradiction, une disjonction immédiate, sans médiation ni durée : les deux extensions coïncident comme un recto/verso, quels que soient les objets {ce et l’}. De non-perte on peut aisément produire la proposition qui exprime la possession.

Mais la négation nécessite un complément de la pensée niée ; par exemple, cette table est rouge ou non selon la contradiction mais si elle n’est pas rouge, c’est qu’elle est verte ou bleue : verte ou bleue sont des compléments de la pensée du rouge. L’extension, la liste, de ce que vous n’avez pas perdu excède celle de la possession/perte car l’ensemble ouvert par la négation excède l’élément nié (il inclut ce que vous n'avez jamais eu et non-perdu). Ainsi, « ce que vous n’avez pas perdu » en cas de négation signifie un complément à l’ensemble : ce que vous possédez toujours mais aussi ce que vous n’avez jamais possédé que vous ne pouvez pas avoir perdu. En cas de contradiction, vous avez ou vous avez perdu ; mais la pensée se distingue de la vie comme le cas et ce qui survient d’autre part. Il y a dans la vie des choses que nous n’avons pas perdues ou que nous n’avons jamais eues ; et que nous n’aurons jamais. Ce complément à l’ensemble est d’extension plus vase que celle de la pensée niée, ne serait-ce que parce que ce complément inclut au moins l’ensemble vide. Si je n’ai pas perdu de corne, c’est que je n’en ai peut-être jamais eu à côté de ce que j’ai encore.

Ce sophisme correspond à une expérience de pensée dont la vue des ensembles est exclue. Ce sophisme tient à un déficit de vision des ensembles : la contradiction {non-perdu} coïncide avec {possédé} comme le recto avec le verso ; la négation de {perdu/possédé} est son complémentaire à l’ensemble, l’ensemble de ce que nous avons mais aussi l’univers de ce que nous n’avons pas. Alors vous voyez des choses mais pas de ronds logiques. Vous n’avez pas d’œil absolu comme d’autres n’ont pas l’oreille absolue : incapables de poser les références. Le « il y a » de l’avoir est l’être-dans-un-lieu : possession et perte sont dans le même lieu et non pas dans des lieux différents.

Le problème des futurs contingents est posé depuis Aristote : l’impliquant est avant l’impliqué, impliqué signifie « demain ». La démonstration ouvre donc trois ensembles pour le syllogisme : ce que hier j’ai eu et j’ai perdu A, ce que maintenant j’ai et j’ai perdu B, ce que demain peut-être j’aurai encore ou de nouveau ou neuf qu’alors je ne peux avoir perdu puisque je ne l’ai encore jamais eu C : un univers de référence ouvert à tout. A et B sont des ensembles aux termes doubles mais inhérents comme le recto/verso d’un même objet physique – C est un univers de référence. Si hier précède aujourd’hui, aujourd’hui et demain sont des futurs contingents relatifs : où rien ne vient par hasard mais dans la nécessité des cas des tables de vérité, et dans l’indécision. Pour avancer dans la vérité globale de l’implication, l’impliquant étant vrai, l’impliqué doit être vrai, mais ce qui n’est qu’une hypothèse, et on avance dans l’indécision globalement et cas par cas, ici dans un tableau à huit lignes. Où l’on voit en regardant les cas de ce tableau et en le décrivant de manière esthétique que la flèche du temps est une vibration croissante entre cas indécidables. L’indécision : ce sophisme ouvre une expérience de pensée d’un monde à la chronologie ou à l'implication indécidable.

Or, c’est une bonne discipline depuis Husserl de voir les choses sous forme d’ensemble et depuis Wittgenstein de voir la forme d’une fonction propositionnelle comme le passage chronologique entre attente interne et réalisation future externe. Si vous dessinez un rond B qui regroupe tout ce qu’aujourd’hui vous avez ou pas, ce que hier vous avez ou pas est un rond A inclus. Le lieu « aujourd’hui » est représenté par un disque dont un rond inclus est grisé comme exclus (voir comme). Et le complément à l’ensemble C « demain vous avez encore, perdrez ou acquerrez » inclut et dépasse ce disque en tant qu’univers de votre ensemble de référence. L’univers de demain est indécidable mais indubitable, dont la présence n’est qu’une pure tension insaturée (non-attachée) par un objet sensible. Peut-être puis-je regretter ce que j’ai eu hier, dont j’ai encore l’acte mais qui s’est détaché et avoir espoir ou crainte en demain, pure ouverture vibrante sans acte qui prouve que je suis un être pensant.

Il y a donc un lien entre chronologie et ensembles que ce sophisme révèle mais que l’expérience de pensée ignore car elle ne regarde pas les schémas et que le sophisme mélange. On ne peut pas dire « ce que vous avez » implique « vous ne l’avez pas perdu auparavant » car la forme correcte est « passé/présent implique futur » que l’on ressent esthétiquement, immédiatement et sans calcul. Une vue qui ignore les ensembles ignore les futurs, telle sera la leçon du cornu.

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Publié par DéfiTexte - dans Rencontres
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