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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 19:10

Toute conscience positionnelle d’objet est en même temps conscience non positionnelle d’elle-même.

Sartre, L’être et le néant, [III le cogito « préréflexif » et l’être du « percipere »], Tel Gallimard, 1943, page 19.

Je positionne l’objet ou je me positionne par rapport à l’objet : Sartre distingue la position d’objet et la position de soi qui s’associe à la position d’objets. Ces deux consciences ne se produisent pas « en même temps » mais successivement. Par exemple, je pose cette racine d’arbre et j’associe qu’elle m’ennuie, spontanément sans encore rien prononcer. En périphérie visuelle, on voit un objet sans faire exprès, inconsciemment, puis la conscience focalise dessus, elle s’y pose, puis la conscience de conscience ressent qu’elle le veut ou le refuse. Une conscience consciente d’elle-même, préréflexive, réflexe, intercale une honte, une fierté, une volonté, un plaisir ou un déplaisir, sans encore joindre une notion à une autre dans un jugement. Elle ne se dit pas que la racine là provient d’un arbre ou que cette conscience est une perception : elle voit une racine et qu’elle émerge, intercale peut-être l’ennui, mais en reste à l’absurde, hors analyse et système. Car l’absurde est l’occurrence arbitraire, comme la racine d’un arbre qui émerge. La conscience spontanément ouverte sur le monde, inconscience de soi, s’ouvre sur soi, apprécie, mais sans retourner vers le monde par une analyse.

Si la conscience n’était pas conscience [conscience (objet)] elle serait conscience (objet) sans faire exprès et rajouter une intention à la perception, « ce qui est absurde » c’est-à-dire sans maitrise. « Si ma conscience n’était pas conscience d’être conscience » (page 18), elle focaliserait sans composer « poser » et « associer ».

La conscience consciente qui fait exprès associe par exemple un comptage. Je me rends compte de ce que je vois si je compte une table pour dire cette table. Se rendre compte, c’est compter ou pointer du doigt (on rajoute le geste) ou introduire une sonorité : « ah ! ». Pour voir une table, il faut la compter une : donner l’objet et, en plus, se le donner comme par une action supplémentaire. Compter révèle qu’une cigarette est une : jeu d’accommodement entre italiques. Sans faire exprès, la conscience sait qu’il y a du mobilier autour ; si elle fait attention, elle sait qu’il y a une table – un nombre précis si elle compte ou précisément cette table. Elle compose l’observation et le comptage. En faisant les deux, elle se donne cet objet « en effet », après double travail. Si j’ai conscience de cette, table, j’en ai en effet conscience : conscience de table et de celle-là. La conscience consciente d’elle-même choisit ses exemples, ses méthodes, les observe pour eux-mêmes, classe, compte, compare, complète : « elle se fait une idée du monde » (page 19).

Composer, c’est voir et compter, faire un nœud à son mouchoir (avoir mouchoir et nœud), accoler 12 et cigarettes, l’intériorité et l’extériorité, mobiliser deux circuits neuronaux. De même si je vois et que je montre du doigt, si je pose mes lunettes et que je tapote le meuble pour ne pas agir inconsciemment et les retrouver quand je les cherche, de même je fais un nœud à mon mouchoir, ou j’écris ce que je pense. Pour prendre conscience que je suis, je compose cogito à sum.

Selon les deux circuits neuronaux que décrivait JP Changeux dans L’homme neuronal quelques quarante ans après Sartre, l’un ouvert sur l’extérieur, l’autre retourné sur soi, la conscience donne l’objet ou se donne comme objet. Où l’on voit l’alternative conceptuelle au plus proche de l’alternative biologique. La conscience est en elle-même essentiellement tension : circulation neuronale et fonction. La conscience donne l’objet ou regarde la donation, en disjonction, ne pouvant focaliser sur deux points à la fois : elle se positionne elle-même ou l’objet. Par adaptation des espèces, l’ouverture naturelle est complétée par la boucle de la conscience de soi qui implique la réflexion. Certains animaux développent la solution adaptative du circuit neuronal bouclant sur lui-même et l’utilisent spontanément « d’un seul coup », par réflexe.

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Voici les schémas engagés ici : le réflexif compose des notions pour que l’une précise l’autre ; le préréflexif associe deux fonctions et non pas deux notions ; savoir, c’est connaitre les alternatives de la conscience ; connaitre, c’est poser un objet sous la focale de la conscience.

Il est différent de poser « cigarette » puis de réfléchir qu’il s’agit d’une cigarette – de savoir qu’il s’agit de cette cigarette. « Je ne me connais pas comptant » : lorsque je compte des cigarettes, je vois des cigarettes, j’y ajoute de l’intelligible numérique mais je fais attention aux cigarettes, à ne pas en manquer une et je n’apparais pas moi-même, ne me posant pas comptant (je reste en périphérie). Savoir voir des cigarettes, c’est au moins connaitre l’alternative entre cigarettes et plusieurs. Ainsi, selon l’alternative de la disjonction entre 12 et cigarettes, « pour compter, faut-il avoir conscience de compter » autant que de cigarette pour accommoder entre 12 et cigarettes et savoir qu’il y a 12, cigarettes.

Si « j’ai une conscience non thétique de mon activité additive », je compte sans focaliser sur le compte, en faisant attention à ce que je compte. Pour purement compter, je ne compose pas voir et compter. Si je compte, soit je fais attention à ne pas manquer ce que je compte, soit je fais attention de ne pas me tromper dans le calcul – mais l’objet compté s’estompe. Si je compte des cigarettes dans un paquet, je puis avoir conscience des cigarettes mélangées une par une sans bien réaliser que je compte, ou de mon activité de compter sans bien réaliser qu’il s’agit de cigarettes blondes ou brunes. En cas d’explication d’un calcul, je passe du préréflexif aux jugements ; en cas de calcul enfantin, je dévoile « une propriété objective […] existant dans le monde », des cigarettes ou 12 selon « une conscience positionnelle ».

La conscience de conscience compose une fonction additive « car l’addition [est] le thème unificateur de mes consciences », « une intention opératoire », une fonction « révélante-révélée » (page 20). Mais compter autant qu’ajouter un geste ou un son, sans un redoublement, sans pluralité des consciences, on se perdrait dans la fascination de l’objet, privé de distance, ou bien l’on prendrait conscience de l’objet sans s’en rendre compte, ce qui est impossible. Il n’y a pas d’action d’une conscience sur une autre lors d’une conscience de conscience : « ce n’est pas celle-là qui révèle celle-ci à elle-même », ce n’est pas compter qui révèle les cigarettes ni les cigarettes qu’elles sont 12. « Tout au contraire, c’est la conscience non-réflexive qui rend la réflexion possible […], c’est la conscience non-thétique de compter qui est la condition même de mon activité additive ». Car je suis capable de compter en faisant attention, non au comptage, mais aux objets comptés. Et c’est la composition des fonctions qui permet de composer des notions par exemple unité et table (chez Kant, la notion « unité » agit comme fonction). Ce sont les consciences simples qui permettent la composition, c’est la cohabitation entre périphérie et centre qui est la condition de mon activité additive. Car lorsque je focalise sur cigarette, une ou cette est un ajout périphérique ; mais je peux autant voir par la conscience non-thétique « cigarette » que « une ».

Le préréflexif sent un objet, puis perçoit qu’il s’agit d’une table en associant une notion, puis connait qu’il s’agit d’une table en associant une autre focale. Le savoir positionne donc deux connaissances en alternative. La conscience positionne un objet en focale pour le connaitre, le savoir réalise ensuite qu’il s’agit d’un, objet ou d’un, ennui, sans réfléchir, spontanément. La conscience perceptive est un savoir, ouvert, spontané et sans thèse, qui rend le jugement possible.  

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Sans doute, la conscience peut connaître et se connaître. Mais elle est, en elle-même, autre chose qu’une connaissance retournée sur soi.

Sartre, L’être et le néant, [III le cogito « préréflexif » et l’être du « percipere »], Tel Gallimard, 1943, page 17.

Pour retourner sur soi, la conscience se compose avec elle-même : composition qui a trouvé son organe. En elle-même, elle pose ; retournée sur soi, elle pose quelque chose de soi, en plus : une volonté, un ennui ; elle ne se pose pas comme élément mais comme fonction : admettre ou refuser.

La vue est une sensation réflexe tournée vers l’extérieur, d’emblée globale et non thétique c’est-à-dire qu’elle ne pose pas de thèse : elle ne pose pas « table » parmi tous les objets de cette pièce qu’elle voit globalement. La conscience qui connait ajoute la concentration de l’attention sur un point : la conscience est une tension qui donne l’être « table » puis « cette table ». La conscience consciente d’elle-même et retournée sur soi se rend compte (elle compte) qu’il s’agit de cette table, elle rajoute la conscience de soi alors que la conscience tournée vers l’extérieur est inconsciente d’elle-même. Après avoir révélé l’objet parmi une généralité, elle se révèle elle. En se regardant elle-même pour se connaitre, la conscience peut intercaler la honte ou la fierté (page 19) devant ce qu’elle regarde.

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[…] C’est la nature même de la conscience d’exister « en cercle ». C’est ce qui peut s’exprimer en ces termes : toute existence consciente existe comme conscience d’exister.

Ibidem page 20.

Le cercle, c’est cette dialectique ouverture-fermeture du disjonctif infini : une conscience de l’extérieur et une prise de conscience intérieure de cette conscience ouverte. L’existence est une complexité, un mélange de termes en disjonction ou de vécus ajoutés. L’expression « toute existence consciente existe comme conscience d’exister » signifie que toute complexité consciente est une conscience de complexité. Elle s’écrit formellement : existence X conscience existe comme conscience X existence, où X signifie « composition de fonction », composition particulière car commutative. « Exister comme » signifie que la conscience accommode entre termes commutatifs car tautologiques : entre conscience et complexité de la conscience ou entre choix et intensification du choix. En général, une composition de fonction n’est pas commutative : ici elle permet une disjonction. « Exister comme » signifie que l’on peut accommoder entre l’une et l’autre expression symétrique de manière commutative. Et la commutation entre existence-conscience et conscience-existence est une complexité de conscience (équivalence) donc une existence, alors que dans la perception, il y a un ordre chronologique : d’abord sensation, ensuite inhérence de la notion. Ainsi, une nausée consciente est une conscience de nausée – de même une chose est chose une. Cette commutativité signifie qu’il n’y a pas de primat d’une conscience sur une autre. Toute existence consciente est une conscience consciente de cette complexité, consciente des alternatives qui lui causent souci ; mais toute existence ou toute complexité n’est pas toujours consciente.

S’il y avait imbrications de notions plutôt que de fonctions, il y aurait imbrication idea ideae : l’idée que j’ai eu l’idée de quelque chose. Contrairement à ce que dit Alain cité par Sartre, une conscience de conscience n’est pas une imbrication de variables mais une composition de fonctions. Dans l’imbrication, l’attention remplace une expression par son équivalent. Si connaitre c’est [avoir conscience de] et si savoir c’est [avoir conscience de] connaitre, savoir serait connaissance de connaissance. Or, une focale de focale reste une focale et n’ajoute rien : la conscience « ne fait qu’un avec la conscience dont elle est conscience ». Les consciences ne sont pas des éléments imbriqués mais des fonctions composées. Dans l’expression « conscience de conscience », « la conscience première de conscience n’est pas positionnelle » : la première ne focalise pas sur un objet mais ajoute quelque chose de soi. On ajoute la nausée lorsque s’impose l’essentielle disjonction des choses, la honte ou la fierté quand on considère l’essentielle disjonction entre actions possibles.

« D’un seul coup elle se détermine comme conscience de perception et comme perception » : le raisonnement vaut pour la perception c’est-à-dire pour une composition de sensation et de conscience, pour une conscience de complexité. Ainsi, si je vois une cigarette que je vois telle que je l’imaginais, je compose ce que je vois, une, et ce que je conçois : cigarette, une, telle. « D’un seul coup », par réflexe.

La condition nécessaire et suffisante pour qu’une conscience connaissante soit connaissance de son objet, c’est qu’elle soit conscience d’elle-même comme étant cette connaissance.

Ibidem page 18.

Une connaissance est une conscience particulière, focalisée : une conscience connaissante est une conscience de conscience. L’équivalence vient de ce qu’une « conscience connaissante » est donc une conscience de soi composée avec une conscience de son objet. La condition nécessaire et suffisante pour qu’une conscience soit connaissance de son objet, c’est qu’elle soit conscience de soi comme étant connaissance d’objet. Si la conscience de soi produit l’ennui, elle ne produit pas l’objet dans le même temps et la composition diverge car la connaissance ne focalise jamais que sur un point. Pour qu’une composition focalise sur un objet, il faut qu’une conscience choisisse et dirige ce mouvement sinon l’œil regarde dans le vague. Si la conscience de conscience est conscience de soi en tant qu’ennui plus conscience d’un objet, elle entre en disjonction entre ennui et objet. Pouvant être conscience de soi en tant que conscience d’ennui plutôt que conscience d’objet, elle n’est pas doublement conscience d’objet. La « conscience connaissante » est une composition au cours de laquelle la conscience rajoute une concentration. Une connaissance est un point focalisé par la vue ou par un certain nombre de déterminations apportées à la chose connue. Quelque chose dans le non-être périphérique n’est pas connue, inconsciente car non focalisée. Une conscience de soi place soi en focale et l’objet en périphérie à moins qu’elle ne soit conscience d’elle-même comme étant cette connaissance.

Spontanément la conscience voit la globalité, puis elle connait dans la précision. La conscience connaissante est une conscience particulière : non pas la tension de fond de l’être vivant, affective, mais l’attention calme de son objet. « Connaissance de son objet » : pour distinguer l’objet au génitif et la fonction, il est usuel d’écrire () plutôt que « de » pour indiquer l’inhérence conscience-objet et pour indiquer qu’objet est le sens de ce que F(objet) donne. Et cette conscience de table n’est pas conscience de tout et de rien, de l’environnement global que je vois du coin de l’œil mais conscience de l’être. Je ne peux pas voir cette table en ne voyant que son environnement, en étant dans l’inconscience d’une vision qui ne focaliserait sur rien de particulier. Et il suffit que je connaisse « pour que j’en aie en effet conscience » : si je focalise, c’est que ma conscience fonctionne.

Ainsi aurons-nous défini la réflexion ou conscience positionnelle de la conscience, ou mieux encore connaissance de la conscience.

Ibidem page 18.

La conscience de conscience est une réflexion où des fonctions plutôt que des éléments sont associées, où la conscience se positionne sur la conscience. Ainsi aurons-nous défini la composition conscience de conscience comme conscience de position en tant que position de conscience. Le style de Sartre met en pratique la néantisation entre conscience de position et position de conscience comme entre phénomène d’être et être du phénomène. Et nous aurons décomposé ce qui se passe si l’on dit par exemple : je vois ce meuble et il me gêne au point de ne plus voir que la gêne. Ou mieux encore, nous aurons défini la conscience dans sa complexité, dans son existence, être et fonction. Ainsi, l’on fait un nœud à son mouchoir pour se souvenir que quelque chose doit être rappelé en mémoire ou l’on associe l’ennui ou l’on ajoute « cette » à « table » pour voir « cette table ».

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Publié par DéfiTexte - dans Sartre
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